Henri Lefebvre, sociologue marxiste des années 1960, définit le droit à la ville comme une revendication, « le droit à la vie urbaine, à la centralité rénovée, aux lieux de rencontres et d’échanges, aux rythmes de vie et emplois du temps permettant l’usage plein et entier de ces moments et lieux. » 1.
Au-delà du droit d’accès à la ville, à la mobilité, au logement, aux services publics, le droit à la ville est un droit à toutes les classes sociales de prendre une part active à la production de la ville, l’appropriation collective de l’espace, y compris dans sa transformation et sa gestion. Ce droit définit les villes comme des biens communs accessibles à l’ensemble des habitant·es et usager·es, dans leur pluralité.2
L’art urbain est plébiscité par les collectivités pour accompagner la réalisation de nouveaux quartiers, de nouveaux immeubles, comme une manière de faire le lien avec les habitant·es actuel·les et futur·es. Il apparaît parfois comme une forme de prise de pouvoir d’agir sur son quartier et sa ville. Mais est-il réellement une manière de participer à la production de la ville ? Perpétue t-il les discriminations de genre observées et mesurées ou au contraire les atténue t-il ?
L’art urbain, un art accessible à toutes et tous ?
L’art urbain ne bénéficie pas d’offre de formation officielle et institutionnelle en France. Il n’y a pas de passage obligé dans une école d’art ou de formation artistique pour le pratiquer. Si l’apprentissage se fait parfois dans des écoles, il se fait avant tout sur le tas et passe par les pair·es. Selon l’étude sur la place des femmes dans l’art urbain de la Fédération de l’art urbain, 54 % des répondantes indiquent s’être formées sur le tas, en compagnie d’autres artistes et 34 % s’être auto-formées, à l’appui de tutoriels ou de méthodes spécialisées. 43 % ont été formées en école d’art et 15 % dans le cadre d’une autre formation artistique supérieure.3 « À côté de mon lycée, il y avait un terrain de graffitis, j’ai appris sur le tas » (Zoia)

L’art urbain est de plus une expression artistique qui échappe aux galeries et au marché de l’art, même si une partie s’est institutionnalisée aujourd’hui. Lié au mouvement hip-hop depuis les années 1980, il est devenu une forme d’expression de personnes vivants dans les quartiers populaires, en dehors des réseaux classiques de l’art et de leurs sociologies. De plus, les pratiques vandales ne demandent pas d’autorisation, juste le respect des codes du graffiti pour ne pas se faire recouvrir.
Cependant, l’art urbain n’échappe pas aux inégalités de genre, ni sans doute aux autres formes de discriminations. Se pose en premier lieu la question de la représentation dans les festivals ou la visibilité des artistes qui restent fortement masculine. Même si selon les artistes interrogées, les programmations évoluent vers plus de mixité ces dernières années, facilitées par les collectifs d’artistes-femmes qui se montent.
D’autres freins existent à cette pratique artistique, comme l’accès difficile aux commodités. « Une des problématiques des artistes-femmes liées à l’exercice de leur pratique artistique est la question de l’accès aux commodités, qui sont diffuses dans l’espace public et rarement proposées dans les festivals et autres évènements. C’est un frein à la pratique artistique et le révéler permet de considérer le féminin dans son aspect physiologique. » nous explique Cécile Cloutour, coordinatrice de la Fédération de l’art urbain.
Plusieurs artistes-femmes rencontrées racontent aussi le changement de leur pratique en devenant mère. Elles prennent moins de risque, évitent les pratiques vandales du moins lorsqu’elles ont la garde de leurs enfants, voyagent moins longtemps, par exemple. « On a un petit stress de la gard’av, car si je suis mise en gard’av, je dois trouver une solution pour faire garder mon enfant ! » (Tanala) Même si peindre sur l’espace public pour les artistes-femmes est moins suspect aux yeux des forces de l’ordre, mettant en lumière les injonctions sur le féminin : sagesse, douceur, … donc moins dangereuses. « On fait moins peur, on est moins fliquée par la police. » (Tanala) C’est davantage le sujet de l’œuvre « vandale » qui détermine l’intervention ou non des forces de l’ordre (message politique, message féministe , …).
La nuit et ses dangers limitent aussi la pratique de certaines artistes féminines. Elles évitent de peindre ou coller la nuit.
Autant de freins, d’évitement et de stratégies mises en place par les femmes sur l’espace public et observées lors des études de genre sur l’espace public, vecteurs d’inégalités d’accès et de pratiques.
Des œuvres pour transformer, embellir la ville, porter sur les murs des luttes politiques
Les œuvres dans l’espace public jouent avec leur environnement, leur support, et interagissent avec le lieu dans lequel elles s’installent. Elles peuvent habiter, habiller et embellir des interstices urbains, des friches, des lieux périphériques, des quartiers, des lieux laissés à l’abandon. Les œuvres peuvent devenir des repères nouveaux dans la ville (signalétique, lieux de rendez-vous…). Parfois plus instinctif et spontané, l’art urbain peut aussi comprendre, comme pour Tanala, un travail d’observation des espaces disponibles et la création des dessins par rapport au mur, avec une prise en compte de l’environnement urbain. « C’est le mur qui m’inspire », « Je ne mets pas n’importe quel dessin sur n’importe quel mur dans n’importe quel quartier ». Elles expriment leur regard sur les lieux dans les œuvres qu’elles peignent.
Les œuvres sur l’espace public sont aussi une opportunité de créer du bien commun, qui échappe à la logique marchande de l’art. C’est un art gratuit, accessible et à la vue de tous et toutes, hors des musées. « C’est faire des cadeaux à tout le monde » (Tanala). C’est également un espace d’échange, de dialogue, comme l’exprime Zoia, tant pendant la peinture, qu’après coup. « Si l’on définit par art un moyen d’expression, alors le graffiti en est un. C’est un art de rue, ancré dans l’acte et l’instant, plus instinctif que médité. Il reste une démarche, un point de vue qui ouvre la pensée. Il ne laisse personne indifférent puisqu’il s’impose à la vue de tous. Il est apprécié ou détesté, les gens en parlent librement sans préserver l’éventuelle susceptibilité de ses auteurs. »4 explique Lady Alezia.
L’art urbain est un espace d’expression politique, militant, féministe, social, y compris de lutte. Le mouvement Blacklines dont fait partie Veneno, une des artistes-femmes interrogées en est un exemple. Le mouvement crée des fresques engagées sur l’actualité sur des murs libres ou sur banderoles dans des manifestations « pour dépoussiérer tout ça ! ».

Ce sont autant de places conquises dans l’espace urbain et social par des femmes artistes, places qu’elles n’avaient pas ou peu tant dans le monde de l’art que dans la ville. Elles transforment à leur niveau la perception et l’espace. Si ces pratiques sont aujourd’hui plébiscitées par les collectivités, comme des possibilités de co-construction de la ville, les grands choix urbains restent aux mains d’un petit nombre de décideurs et concepteurs. L’art urbain est un pas vers une meilleure appropriation des espaces publics, mais encore un tout petit pas lorsque l’on parle de droit à la ville.
- Lefebvre Henri, Le droit à la ville suivi de Espace et Politique (1968), Paris, Anthropos, 1972, p. 146). ↩︎
- Camille Reiss docteure en architecture et urbanisme, enseignante et architecte , « Droit à la Ville » dans Glossaire dans Géoconfluences (publication scientifique en ligne en géographie), avril 2021 (lien internet de l’article : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/droit-a-la-ville) ↩︎
- La place des femmes artistes dans l’art urbain, Une étude de la Fédération de l’Art Urbain et Opale, 2025 ↩︎
- Audrey Derquenne, Elise Clerc, Figures de graffeuses, Alternatives, 2020 ↩︎
Par Claire Jacquinod

