« À Paris, il y a de plus en plus d’artistes femmes dans l’espace public, mais les plus gros murs sont encore peints par des hommes majoritairement. (…) j’ai regardé vite fait la liste des murs du 13ème, qui reste toujours la grande référence historique, qui est la grande référence en matière d’œuvres monumentales. Et du coup, j’ai pu compter une femme et demie – je dis et demie parce qu’il y a un duo, c’est Jana et JS – une femme et demie sur 48 œuvres, donc 3%, sur les œuvres les plus emblématiques de Paris, les plus monumentales de Paris. » (Clément, programmateur, Offroy, 2025, p.69)1
Des stratégies pour prendre place …
Occuper et peindre dans l’espace public ne va pas de soi pour une artiste-femme. Elles sont confrontées à un certain nombre d’empêchements et freins sociaux, culturels, psychologiques qu’elles contournent en adoptant des stratégies pour être visibles et exister dans les espaces publics, en voici quelques exemples.
Se créer un entre-soi « safe » face à l’adversité et aux dangers, en peignant entre femmes, ou en proposant des évènements et festivals d’arts urbains en non mixité, 100 % féminin.
Les artistes-femmes s’adaptent en privilégiant certains moments (en journée), la technique (le collage ou le pochoir qui est préparé en amont en atelier, ce qui permet de ne pas s’attarder sur l’espace public), la pratique collective (peindre en groupe de filles, avec des hommes)… « Je ne peins pas la nuit et encore moins seule » (Zoia).
Le sentiment d’insécurité dépend bien évidemment des expériences vécues par ces artistes. Si certaines sont en hypervigilance, d’autres relativisent ayant travaillé dans des milieux spécifiques ou auprès de publics difficiles (en milieu carcéral, publics en grande précarité sociale …). « Cela dépend où on place le curseur ! » (Veneno)
Dans un milieu d’hommes, les artistes-femmes doivent sans cesse montrer leurs capacités artistiques. Elles sont mises en concurrence les unes par rapport aux autres (jalousie, dénigrement …). Lors d’un évènement en non mixité, cette compétition tend à disparaître, et il devient un entre-soi positif, un espace sûr. Cependant, ces évènements en non mixité suscitent de nombreux débats, y compris parmi les artistes-femmes, car mettre une distance entre hommes et femmes, c’est selon certain·es créer des clivages. « Il est important de rester ouvertes et partager » (Veneno).

Le festival « Ladies in the West », renommé Ladies, créé en 2021 réunit graffeuses, muralistes, DJettes et autrices. « Ça ouvre la parole, on se rend compte de situations similaires, on peut parler de nos problématiques (règles, enfants …). On a eu besoin d’autre chose que de côtoyer des gros bonhommes chiants et machistes. La première année c’était un test, la deuxième année c’était bien, la troisième année ce fut un besoin ! C’est un entre-soi positif ! » (Zoia)
Se « blazer » permet de dissimuler son identité derrière un blaze (nom) pour brouiller les pistes avec un blaze non genré ou au contraire assumer un genre et surjouer le « rôle de schtroumpfette » avec des termes comme « lady », « miss ».
Gagner sa légitimité et se faire sa place face à un milieu masculin, souvent qualifié « d’hostile ».
Une des artistes-femmes rencontrées dit avoir fait à ses débuts l’objet d’intimidations, de paroles misogynes par des graffeurs hommes. Mais elle a résisté en se faisant sa place dans le milieu à force de connaissances et d’interconnaissances et a progressivement gagné sa légitimité « Je n’ai rien lâché. Je me disais quoiqu’il se passe, je reste là ! » (Yuka). A contrario, une autre évoque ses débuts artistiques sous le signe de la bienveillance des artistes-hommes muralistes qui l’entouraient (Veneno). Ces différences dans les expériences peuvent être expliquées par le mode d’expression exercé (graff ou street art), par le lieu investi, qui d’un mode d’expression à un autre (graff ou fresque) ou d’un lieu à un autre (Rennes ou Toulouse) peuvent être « chasse gardée » des artistes-hommes.
Modifier son apparence physique face aux attitudes et autres propos sexistes. Lorsqu’elles peignent dans l’espace public, les artistes-femmes s’exposent au regard et il n’est pas rare qu’elles fassent l’objet de commentaires sur leur physique et subissent du harcèlement et des violences sexistes. Le corps est visible et sexualisé. Certaines adoptent des stratégies dans la manière de se vêtir, comme porter des tenues amples, des tenues communément associées au masculin comme un « bleu de travail »,« Ça m’a révoltée et cela a remis en question ma manière de m’habiller. Je ne veux plus sentir le regard des hommes sur mon corps. Il faut tout le temps se battre, ça me fatigue de ouf ! » (Vanessa Pirass)
… et Des motivations pour peindre dans l’espace public
Occuper l’espace public pour ces artistes-femmes relève de motivations à la fois sociales, culturelles et politiques. À travers leur art, elles s’expriment, revendiquent, donnent à voir, embellissent, donnent envie …
Se rendre visible Peindre dans l’espace public, « dans une galerie à ciel ouvert », c’est se rendre visible, se faire connaître auprès de ses pair.es et auprès d’un large public (Offroy, 2025, p.40)1. « Pour se rendre visible, il faut aller à Paris, c’est free » (Tanala)
Laisser trace C’est affirmer un engagement et des revendications militantes à des fins de contestation, d’interpellation, de sensibilisation. Cette visibilité et cet engagement génèrent de la reconnaissance, directe, lorsque l’artiste peint dans l’espace public, ou indirecte, via notamment les réseaux sociaux. « Je suis reconnue et félicitée pour dénoncer des injustices » (Veneno).
Mais l’engagement peut à la fois ouvrir et fermer des portes. En effet, les artistes sont visibles et reconnues pour leur engagement mais ce dernier peut freiner certains commanditaires, l’artiste étant « trop engagée ». « Ça fait un tri » (Veneno)
Susciter le dialogue L’espace public est un lieu de dialogue et d’échanges. La visibilité de cette pratique artistique dans l’espace public génère de nombreuses interactions entre l’artiste et le public. Les discussions concernent le plus souvent l’œuvre, mais parfois elle peuvent prendre la forme de « tu es là et je vais te raconter ma vie ». « Je suis le réceptacle des gens car je suis dans l’espace public. » (Vanessa Pirass.)
Le public se permet de donner librement son avis aux artistes sur les œuvres en cours de création. Le retour sur les œuvres est généralement positif, néanmoins, les artistes-femmes rencontrées rapportent que les fresques et les dessins du street art sont préférés aux graffitis (lettrage). « Les dessins, c’est bien mieux que les graffitis ! ».
Ce même public remet en question la notion d’art éphémère et n’est pas prêt à voir les œuvres disparaitre. « C’est dommage de les effacer ! » « Celle d’avant [fresque] était mieux ! »
Donner l’exemple Montrer que c’est possible pour une artiste-femme de peindre dans l’espace public, de braver les interdits en pratique « vandale » ou d’en faire une activité professionnelle, notamment auprès des filles et jeunes filles.
« J’avais envie de transgresser ce que j’avais le droit de faire ou pas. (…) Et moi, (…) je pense que j’avais besoin d’extérioriser quelque chose de l’ordre d’une soif de faire des trucs interdits, tout simplement. (…) Peut-être que quelque part aussi, au fond, j’avais envie de prendre cette place que personne ne m’aurait donnée, et je le sentais. (…) Et pour toutes les petites filles qu’on croise, et qui voient ce qu’on fait et qui peuvent s’imaginer, elles, un jour peut-être, faire la même chose. » (Joanne, 47 ans, artiste, Offroy, 2025, p.42)1

Contribuer au bien commun Peindre dans l’espace public, c’est sortir l’art des musées et des ateliers, le rendre visible et accessible à toustes, en quelque sorte en faire un bien commun.
Si les artistes-femmes occupent désormais l’espace public, cet art réalisé par des femmes reste minoritaire, la ville est toute à vous et à vous toutes !
- Offroy Cécile La place des femmes artistes dans l’art urbain étude coordonnée (OPALE), La fédération de l’art urbain / OPALE (décembre 2025) (
https://federationdelarturbain.org/wp-content/uploads/2025/11/251117_etude_finalise_site_web.pdf) ↩︎

